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PASCER

Le dépassement de soi, sans les slogans

Ce qu'on appelle dépassement de soi décrit un jour de course, pas un entraînement. Ce qui fait progresser ressemble plutôt à sortir courir un vendredi soir sans envie.

Une coureuse au bord de l'eau au coucher du soleil

Le dépassement de soi, dans la version qu'on en vend, c'est un moment. Une ligne d'arrivée, des jambes qui lâchent, un visage crispé, une photo.

Dans ma semaine, ça ne ressemble à rien de tout ça. Ça ressemble à un vendredi soir, vers 20 h, la journée finie, les chaussures dans l'entrée et zéro envie de les mettre. C'est ce moment-là qui fait la différence sur douze semaines. Pas l'autre.

L'image qu'on en donne décrit un jour de course, pas un entraînement

L'imagerie est connue. Le coureur en contre-jour, la phrase en capitales par-dessus, le « pas de douleur, pas de résultat » recyclé depuis quarante ans. Ces images décrivent quelque chose de réel : ce qui se passe sur les derniers kilomètres d'une course, quand il ne reste plus grand-chose.

Des coureurs sur une route pendant une course

Le problème n'est pas qu'elles mentent. C'est qu'elles décrivent un jour ou deux par an, et qu'on s'en sert comme modèle pour les trois cent soixante autres.

Sur une préparation, ce jour-là ne compte presque pas. Il arrive à la fin, il dure une heure ou deux, et il ne construit rien : il constate. Tout ce qui a fabriqué le résultat s'est passé avant, dans des séances dont personne ne ferait une photo.

Quand on prend l'image pour le mode d'emploi, on va chercher l'intensité partout, tout le temps. Et c'est précisément ce qui casse une préparation. C'est exactement le piège de vouloir se dépasser trop vite en reprenant après une coupure : on veut retrouver l'image du dépassement avant même d'avoir reconstruit la base qui la rend possible.

Ce qui fait progresser, c'est la répétition, pas l'intensité d'une séance

Le corps s'adapte à ce qu'on lui redemande. Pas à ce qu'on lui inflige une fois.

Une paire de chaussures de course rouges

Une séance très dure isolée laisse surtout de la fatigue. La même charge répétée chaque semaine pendant deux mois laisse autre chose : une allure qui devient confortable alors qu'elle ne l'était pas, une côte qu'on monte sans changer de respiration, une sortie longue qui ne coûte plus le dimanche après-midi.

Ma semaine actuelle tient en quatre lignes :

  • Mardi 18 h 30, piste
  • Mercredi et jeudi 17 h 30, handball en club
  • Vendredi soir, 1 h 15 de course
  • Dimanche 9 h, sortie longue d'1 h 30

Prises séparément, aucune de ces séances ne mérite qu'on en parle. Il n'y a rien d'héroïque dans une heure quinze un vendredi soir. Répétées douze semaines de suite, elles font une préparation.

C'est aussi pour ça que le plan trail coureurs des vignes fait douze semaines et pas trois. La difficulté n'est pas dans une séance en particulier. Elle est dans le fait qu'il y en a une trentaine et qu'il faut les faire quand la semaine ne s'y prête pas.

Le progrès ne se voit pas dans une séance. Il se voit dans le fait qu'il y en a eu trente.

Le vrai effort, c'est sortir un vendredi soir quand rien ne pousse

Vendredi, il est 20 h. J'ai travaillé une semaine à peu près normale, quelque chose comme quarante-sept heures. J'ai joué au hand mercredi et jeudi, les jambes le savent. La séance du mardi est encore là quelque part. Il n'y a personne pour me regarder partir, aucun enjeu, aucun chrono qui compte.

Un homme qui court sur la route en pleine journee

C'est là que se joue la préparation. Pas au kilomètre 11 de la course.

Ce moment n'a rien de spectaculaire et il ne procure aucune fierté sur le coup. On enfile les chaussures, on ferme la porte, les dix premières minutes sont désagréables, et ensuite ça va. Il n'y a pas de récit là-dedans.

Et surtout, ce n'est pas une question de caractère. Je sors le vendredi parce que le créneau est posé depuis longtemps et que personne d'autre ne le réclame, pas parce que je serais plus solide qu'un autre. La décision a été prise une fois, en écrivant la semaine. Le vendredi soir, il ne reste plus qu'à l'exécuter : déplacer l'effort de la volonté vers l'organisation, c'est tout le sujet.

Chercher la sensation d'avoir tout donné fait rater les séances suivantes

Il y a une raison simple à la popularité du discours sur la souffrance : la souffrance est facile à mesurer. On sait tout de suite si on a eu mal. On ne sait pas, en sortant, si on a progressé.

Un homme qui court sur la plage au coucher du soleil

Alors on prend la douleur comme preuve. Si la séance a fait mal, elle a servi. Si elle a été confortable, on a perdu son temps.

En pratique, ça donne toujours la même chose. Les footings sont courus trop vite, parce que trop lent donne l'impression de tricher. Le mardi arrive sur des jambes déjà entamées, la séance de piste est moins bonne qu'elle ne devrait, et la sortie longue du dimanche se transforme en survie. Au bout de trois semaines, on est fatigué en permanence et on n'a rien construit. C'est un des scénarios les plus fréquents qui mènent à l'échec d'une préparation.

L'intensité a une place. Chez moi, c'est le mardi soir sur la piste, et une fois par semaine suffit. Le reste doit rester ennuyeux. Une préparation qui marche est très majoritairement composée de séances dont on n'a rien à raconter le lendemain.

La contrainte, ce n'est pas d'aller chercher plus fort le mardi. C'est de tenir l'allure basse le vendredi et le dimanche alors qu'on se sent capable de mieux. C'est plus difficile que ça n'en a l'air, parce que rien ne le récompense sur le moment. On rentre d'une sortie facile sans la sensation d'avoir fait quelque chose. Il faut accepter que la séance utile soit celle qui ne laisse aucune trace le soir même.

Les objectifs choisis pour l'image qu'ils donnent sont les premiers abandonnés

Le discours du dépassement pousse à viser plus gros. Puisque la valeur est dans l'exploit, un objectif modeste ne vaudrait rien.

Des coureurs sur la route lors d'une course

C'est là que beaucoup de préparations meurent, avant même d'avoir commencé. On choisit une distance pour ce qu'elle raconte, on découvre qu'elle réclame une semaine qu'on n'a pas, et on arrête au bout d'un mois avec l'impression d'avoir manqué de caractère. Alors qu'on a simplement mal calibré.

Douze kilomètres de trail, ce n'est pas un exploit. C'est une distance qui rentre dans une vie déjà remplie, qui demande de la technique et de l'habitude du terrain, et qu'on peut préparer sérieusement en trois séances par semaine. C'est exactement pour ça que je l'ai écrite comme ça. Le sujet du calibrage mérite qu'on s'y attarde à part entière.

Ce que je regarde pour savoir si ça avance

Je ne regarde pas la séance la plus dure du mois. Je regarde le nombre de semaines où les trois séances ont été faites.

Un homme qui court en ville en pleine journee

C'est un indicateur ingrat. Il ne produit aucune satisfaction immédiate, et il ne se voit pas d'une semaine sur l'autre. La plupart du temps, pendant que ça se passe, je ne sais pas vraiment si ça marche. Les sensations mentent dans les deux sens : une bonne séance un jour de forme ne prouve rien, une mauvaise séance un soir de fatigue non plus.

Il y a aussi des semaines où ça ne se fait pas. Un déplacement, un gamin malade, une semaine de travail qui déborde. Ce sont des semaines à deux séances, ou à zéro. Je ne les rattrape pas et je ne les compte pas comme un échec : une préparation de douze semaines dont une saute reste une préparation de onze semaines. C'est la même logique qui permet d'accepter un entraînement imparfait, sans culpabiliser : ce n'est jamais la semaine ratée qui compte, c'est celle d'après.

Ce qu'on appelle dépassement de soi ne se joue pas là où on le photographie. Il se joue un vendredi soir, dans une entrée, devant une paire de chaussures, sans témoin et sans phrase à mettre par-dessus.

La façon de l'organiser malgré un emploi du temps serré, je la développe dans notre méthode pour courir malgré un emploi du temps serré : le choix de l'objectif, le dosage des séances, la gestion des semaines qui craquent.